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Avez-vous travaillé à l'étranger au cours de votre carrière ?
Introduction
Travailler à l'étranger a un impact direct sur vos droits à la retraite en France. Selon votre statut -- détaché ou expatrié -- les conséquences sont radicalement différentes : maintien des cotisations françaises dans un cas, interruption totale dans l'autre. Ajoutez à cela l'existence (ou non) d'une convention bilatérale de sécurité sociale entre la France et le pays d'accueil, et la situation devient complexe.
En 2026, plus de 2,5 millions de Français vivent à l'étranger, et beaucoup d'entre eux découvrent tardivement les trous dans leur relevé de carrière. Ce guide détaille les règles applicables selon votre statut, les mécanismes de coordination internationale et les démarches pour préserver vos droits.
Détachement vs expatriation
La distinction entre détachement et expatriation est la clé de voûte de vos droits retraite à l'étranger. Ces deux statuts relèvent de régimes juridiques différents, définis par le Code de la Sécurité sociale (articles L761-1 et suivants) et par le règlement européen CE 883/2004 pour les pays de l'UE/EEE/Suisse.
Le détachement
Le détachement désigne la situation d'un salarié envoyé temporairement à l'étranger par son employeur français, tout en restant rattaché au régime français de sécurité sociale. Le salarié détaché continue de cotiser au régime général français (CNAV, Agirc-Arrco) comme s'il travaillait en France.
Caractéristiques du détachement :
- Durée limitée : en principe 24 mois maximum dans l'UE/EEE/Suisse (prolongeable sous conditions), variable selon les conventions bilatérales hors UE (de quelques mois à 5 ans selon le pays, plusieurs conventions majeures prévoyant 5 ans d'emblée comme les Etats-Unis, le Japon ou l'Inde).
- Cotisations françaises maintenues : l'employeur continue de verser les cotisations de sécurité sociale françaises.
- Trimestres validés normalement : les périodes de détachement apparaissent sur le relevé de carrière français comme des périodes d'activité classiques.
- Formulaire A1 (dans l'UE) ou certificat de détachement (hors UE) : document attestant du maintien au régime français.
Impact retraite : aucune perte de droits. Le détachement est totalement neutre pour la retraite française.
L'expatriation
L'expatriation désigne la situation d'un salarié qui travaille à l'étranger sous un contrat de travail local, soumis au droit du travail et à la sécurité sociale du pays d'accueil. Le lien avec le régime français de sécurité sociale est rompu.
Caractéristiques de l'expatriation :
- Durée illimitée : pas de restriction temporelle.
- Cotisations locales : l'employeur étranger cotise au régime de sécurité sociale du pays d'accueil.
- Pas de cotisations françaises automatiques : sauf adhésion volontaire à la CFE (Caisse des Français de l'Etranger).
- Trimestres non validés en France : les périodes d'expatriation n'apparaissent pas sur le relevé de carrière français, sauf convention bilatérale ou cotisation CFE.
Impact retraite : potentiellement majeur. Chaque année d'expatriation sans convention ni CFE est une année sans trimestre français.
Tableau comparatif
| Critère | Détachement | Expatriation |
|---|---|---|
| Contrat de travail | Français maintenu | Local (étranger) |
| Cotisations sociales | France | Pays d'accueil |
| Trimestres français | Oui (automatique) | Non (sauf convention ou CFE) |
| Durée | Limitée (24 mois UE) | Illimitée |
| Formulaire | A1 (UE) / Certificat | Aucun |
| Protection retraite | Complète | A organiser |
Coordination européenne : le règlement CE 883/2004
Principe de coordination
Le règlement CE 883/2004 (et son règlement d'application CE 987/2009) organise la coordination des systèmes de sécurité sociale au sein de l'Union européenne, de l'Espace économique européen (Islande, Liechtenstein, Norvège) et de la Suisse. Il s'applique à tous les ressortissants des Etats membres, y compris les travailleurs frontaliers.
Les quatre grands principes du règlement sont :
- Unicité de la législation applicable : un travailleur ne peut être soumis qu'à un seul régime de sécurité sociale à la fois (en principe celui du pays d'emploi).
- Egalité de traitement : un ressortissant d'un Etat membre bénéficie des mêmes droits qu'un national dans le pays d'emploi.
- Totalisation des périodes : les périodes d'assurance validées dans différents Etats membres sont cumulées pour l'ouverture des droits.
- Exportabilité des prestations : les pensions sont versées quel que soit le pays de résidence dans l'UE.
Impact sur les trimestres
En pratique, un Français ayant travaillé en Allemagne pendant 10 ans verra ses trimestres allemands totalisés avec ses trimestres français pour déterminer s'il remplit les conditions du taux plein. En revanche, la pension française est calculée uniquement sur la base des trimestres et des salaires français (principe de proratisation -- voir section calcul ci-dessous).
Pays concernés
Le règlement CE 883/2004 s'applique dans les 27 Etats membres de l'UE, plus :
- Islande, Liechtenstein, Norvège (accord EEE).
- Suisse (accord bilatéral UE-Suisse).
- Royaume-Uni (pour les périodes antérieures au 1er janvier 2021, couvertes par l'accord de retrait ; pour les périodes postérieures, un accord commercial spécifique s'applique, reprenant les principes de totalisation).
Conventions bilatérales de sécurité sociale
Principe
En dehors de l'UE/EEE/Suisse, la France a conclu des conventions bilatérales de sécurité sociale avec plus de 40 pays. Ces conventions organisent la coordination des droits à la retraite entre la France et le pays signataire, selon des principes similaires au règlement européen : totalisation des périodes et calcul séparé des pensions.
Pays couverts
Parmi les pays ayant signé une convention avec la France : Etats-Unis, Canada (et Québec séparément), Japon, Corée du Sud, Inde, Maroc, Tunisie, Algérie, Turquie, Brésil, Argentine, Chili, Uruguay, Philippines, Israël, ainsi que de nombreux pays africains.
Contenu type d'une convention
Chaque convention est spécifique, mais la plupart comportent les dispositions suivantes :
- Totalisation des périodes : les trimestres validés dans le pays étranger sont pris en compte pour l'ouverture du droit à pension en France (et réciproquement).
- Calcul séparé des pensions : chaque pays calcule sa propre pension en fonction de ses propres règles, sur la base des seules cotisations versées dans ce pays.
- Non-cumul limité : certaines conventions prévoient des clauses de non-cumul pour éviter la surcompensation.
- Détachement temporaire : les conventions prévoient généralement la possibilité de détachement (maintien au régime français) pour une durée déterminée variant fortement selon le pays (de quelques mois à 5 ans, plusieurs conventions majeures prévoyant 5 ans d'emblée).
Pays sans convention
Pour les pays n'ayant pas signé de convention bilatérale avec la France (Chine, Russie, Thaïlande, Emirats arabes unis, etc.), aucune coordination n'existe. Les périodes de travail dans ces pays :
- Ne sont pas totalisées avec les périodes françaises.
- Ne génèrent aucun droit à pension en France (sauf cotisation volontaire CFE).
- Peuvent donner droit à une pension locale, selon la législation du pays d'accueil.
C'est dans ces pays que la cotisation volontaire à la CFE prend tout son sens.
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CFE : Caisse des Français de l'Etranger
Présentation
La CFE (Caisse des Français de l'Etranger) est un organisme de sécurité sociale français qui propose aux expatriés une couverture volontaire pour la maladie-maternité, les accidents du travail et la retraite de base (article L762-1 du Code de la Sécurité sociale).
Assurance vieillesse volontaire
L'adhésion à l'assurance vieillesse de la CFE permet à l'expatrié de continuer à cotiser au régime général français (CNAV) et de valider des trimestres pendant sa période d'expatriation, exactement comme s'il travaillait en France.
Point essentiel : l'affiliation à la CFE est volontaire. Contrairement au détachement (automatique), l'expatrié doit faire la démarche active de s'inscrire auprès de la CFE pour maintenir ses droits au régime français. Sans cette démarche, aucun trimestre n'est validé en France pendant l'expatriation (sauf convention bilatérale). L'adhésion peut être effectuée à tout moment pendant l'expatriation, mais les cotisations ne sont pas rétroactives : seules les périodes postérieures à l'adhésion sont couvertes.
Conditions d'adhésion
- Etre de nationalité française ou ressortissant de l'UE/EEE/Suisse (sous conditions).
- Etre salarié ou non-salarié d'une entreprise étrangère (ou travailler pour son propre compte à l'étranger).
- Ne pas être détaché (le détachement maintient déjà les cotisations françaises).
Cotisations
Les cotisations CFE pour l'assurance vieillesse sont calculées sur la base d'une assiette forfaitaire ou sur la rémunération réelle de l'expatrié, au choix. Les taux sont alignés sur ceux du régime général. En 2026, le taux de cotisation vieillesse est d'environ 17,75 % (part salariale + part patronale) sur la rémunération dans la limite du plafond de la Sécurité sociale.
Attention : la CFE ne couvre que la retraite de base (CNAV). Pour la retraite complémentaire (Agirc-Arrco), l'expatrié doit souscrire séparément une extension auprès de son institution de retraite complémentaire (accord national interprofessionnel du 17 novembre 2017 instituant le régime Agirc-Arrco et sa réglementation).
Intérêt de la CFE
La cotisation CFE est particulièrement recommandée dans les cas suivants :
- Expatriation dans un pays sans convention bilatérale : c'est le seul moyen de continuer à valider des trimestres français.
- Expatriation dans un pays dont le régime de retraite est peu généreux ou instable.
- Carrière principalement française avec une expatriation de courte durée : la CFE permet de ne pas créer de "trou" dans le relevé de carrière.
Impact sur les trimestres et les points
Trimestres de base
Selon votre situation, les trimestres validés pendant une période de travail à l'étranger sont traités différemment :
| Situation | Trimestres français | Trimestres étrangers |
|---|---|---|
| Détachement | Validés automatiquement | Non applicables |
| Expatriation UE/EEE/Suisse | Non validés en France | Validés dans le pays d'accueil, totalisés pour l'ouverture des droits |
| Expatriation pays conventionné | Non validés en France | Validés dans le pays, totalisés selon la convention |
| Expatriation pays non conventionné | Non validés | Validés localement, non totalisés |
| Expatriation + CFE | Validés en France (CNAV) | Eventuellement validés aussi localement |
Points Agirc-Arrco
Pour la retraite complémentaire, les règles sont distinctes :
- Détachement : les points Agirc-Arrco continuent d'être acquis normalement.
- Expatriation : aucun point Agirc-Arrco n'est acquis, sauf adhésion volontaire à l'extension Agirc-Arrco (accord précité du 17 novembre 2017). L'entreprise étrangère ou le salarié peut cotiser volontairement.
L'absence de cotisation Agirc-Arrco pendant une longue expatriation peut avoir un impact considérable : la retraite complémentaire représente en moyenne 40 à 60 % de la pension totale d'un cadre. Dix ans sans points Agirc-Arrco se traduisent par une perte de plusieurs centaines d'euros par mois de pension complémentaire.
Versement de la pension Agirc-Arrco à l'étranger : lorsque le compte bancaire est domicilié hors d'Europe (hors UE/EEE/Suisse), la pension complémentaire Agirc-Arrco est versée trimestriellement par défaut (et non mensuellement comme en France ou dans l'UE). Le critère déterminant est la domiciliation du compte bancaire, et non le lieu de résidence. Le retraité peut toutefois demander la mensualisation à sa caisse, ce choix étant alors définitif. Ce décalage de trésorerie est à anticiper dans la gestion du budget à la retraite. Le certificat de vie (justificatif d'existence) doit être transmis chaque année pour maintenir le versement.
Calcul de la pension : totalisation-proratisation
Principe
Le mécanisme de totalisation-proratisation est la méthode standard de calcul de la pension dans le cadre de la coordination européenne et des conventions bilatérales. Il se décompose en deux étapes.
Etape 1 : la totalisation
On additionne les périodes d'assurance validées dans tous les pays concernés (France + pays étrangers couverts par le règlement européen ou une convention bilatérale) pour vérifier si l'assuré remplit les conditions d'ouverture du droit (notamment le taux plein).
Exemple : un assuré a 140 trimestres en France et 32 trimestres en Espagne, soit 172 trimestres au total. Il remplit la condition du taux plein (171 trimestres pour la génération 1965).
Etape 2 : la proratisation
Chaque pays calcule sa propre pension en deux temps :
- Calcul de la pension théorique : on calcule la pension comme si toute la carrière (française + étrangère) avait été effectuée dans le pays. C'est la pension "maximale" théorique.
- Proratisation : on applique un coefficient de proratisation correspondant au rapport entre la durée d'assurance dans le pays et la durée totale d'assurance.
Pension nationale = Pension théorique x (Durée dans le pays / Durée totale)
Exemple complet
Un assuré né en 1965, ayant travaillé 35 ans en France (140 trimestres) et 8 ans en Espagne (32 trimestres), avec un SAM français de 32 000 euros :
- Durée totale : 140 + 32 = 172 trimestres (taux plein).
- Pension théorique française : 32 000 x 50 % x (172/172) = 16 000 euros/an.
- Pension proratisée française : 16 000 x (140/171) = 13 099 euros/an (soit 1 092 euros/mois).
- L'Espagne calcule de son côté la pension espagnole selon ses propres règles, proratisée à 32/172.
Double calcul obligatoire
La CNAV est tenue légalement d'effectuer un double calcul pour tout assuré ayant des périodes à l'étranger couvertes par le règlement européen ou une convention bilatérale (article 52 du règlement CE 883/2004 et stipulations des conventions bilatérales) :
- Pension "nationale" (ou "droit propre") : calculée uniquement sur la base des trimestres et salaires français, sans aucune prise en compte des périodes étrangères. Le taux est déterminé par la seule durée d'assurance française (ce qui peut entraîner une décote si la durée est insuffisante pour le taux plein).
- Pension "communautaire" (ou "conventionnelle") : calculée par totalisation-proratisation. Les périodes étrangères sont totalisées pour l'ouverture du droit au taux plein, puis la pension est proratisée en fonction de la seule durée française.
La CNAV compare les deux montants et retient automatiquement le plus favorable pour l'assuré. Ce double calcul est une obligation réglementaire, pas une option. Dans la majorité des cas, la pension communautaire est plus avantageuse car elle permet d'accéder au taux plein grâce à la totalisation. Cependant, pour les assurés ayant une longue carrière française et une courte période à l'étranger, la pension nationale peut être supérieure (pas de proratisation).
Démarches au retour en France
Rapatriement des droits
Au retour d'une expatriation, plusieurs démarches sont nécessaires pour préserver et faire valoir vos droits :
1. Obtenir les attestations de périodes d'assurance étrangères
Demandez à l'organisme de sécurité sociale du pays d'accueil une attestation détaillant les périodes d'assurance validées. Dans l'UE, il s'agit du formulaire E205 (ou document portable SED P5000 dans le cadre des échanges électroniques EESSI).
2. Transmettre les justificatifs à votre caisse française
Adressez les attestations étrangères à votre caisse de retraite de base (CNAV/CARSAT). Ces documents seront intégrés à votre dossier et pris en compte lors de la liquidation de votre pension.
3. Vérifier votre relevé de carrière
Après transmission des documents, vérifiez sur info-retraite.fr que les périodes étrangères apparaissent correctement dans la rubrique "Périodes à l'étranger". Attention : les périodes étrangères ne sont pas toujours affichées de manière détaillée sur le relevé en ligne. Il peut être nécessaire de demander un relevé papier complet.
4. Régulariser les périodes CFE
Si vous avez cotisé à la CFE, vérifiez que tous les trimestres sont bien reportés. Les cotisations CFE sont parfois mal intégrées au compte individuel CNAV, surtout pour les périodes anciennes.
5. Anticiper la liquidation
Pour les assurés polypensionnés (France + étranger), la liquidation est plus longue car elle nécessite la coordination entre plusieurs organismes. Faites votre demande de retraite au moins 12 mois avant la date de départ souhaitée, voire 18 mois si plusieurs pays étrangers sont concernés.
Cas particulier : retour d'un pays sans convention
Si vous revenez d'un pays sans convention bilatérale et que vous n'avez pas cotisé à la CFE, les années passées à l'étranger constituent un "trou" dans votre relevé de carrière français. Plusieurs options existent pour limiter l'impact :
- Rachat de trimestres : les périodes salariées effectuées dans un pays sans convention peuvent faire l'objet d'un rachat de trimestres au titre de l'article L742-2 du Code de la Sécurité sociale (rachat spécifique des périodes d'activité à l'étranger), distinct du rachat "Fillon" de l'article L351-14-1 réservé aux années d'études ou aux années civiles d'affiliation française incomplètes. Ce rachat permet de compléter la durée d'assurance, voire d'améliorer le taux de liquidation. Le coût dépend de l'âge au moment du rachat, du nombre de trimestres rachetés et de l'option choisie (taux seul ou taux + durée d'assurance). Voir notre guide sur le rachat de trimestres.
- Déclaration des périodes étrangères : les périodes d'activité professionnelle effectuées dans un pays étranger, même sans convention bilatérale, se signalent auprès de la CNAV dans la demande unique de retraite de base (cerfa 10916), accompagnée des attestations des organismes étrangers. Il n'existe pas de formulaire cerfa dédié à cette seule déclaration. Elle ne génère pas de trimestres cotisés, mais elle permet de documenter la carrière complète et peut servir de base pour un rachat ultérieur ou pour justifier d'une activité continue. Le dossier est à adresser à la CNAV ou à la CARSAT de votre lieu de résidence.
- Prolongation d'activité : travailler plus longtemps en France pour compenser les trimestres manquants et atteindre le taux plein.
Conclusion
L'expatriation est une parenthèse professionnelle enrichissante, mais elle peut se transformer en piège pour la retraite si elle n'est pas anticipée. La distinction entre détachement et expatriation, l'existence d'une convention bilatérale et l'adhésion éventuelle à la CFE déterminent le sort de vos trimestres et de votre future pension.
Le mécanisme de totalisation-proratisation, bien que protecteur dans son principe, ne compense pas l'absence de cotisations françaises : la pension est proratisée en fonction de la durée réellement cotisée en France. Chaque année d'expatriation sans couverture est une année de pension en moins.
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